Image
Covid-19 : « L’inculture scientifique des élites françaises a des effets profonds sur la conduite des affaires de l’Etat »

Par Philippe Juvin maire LR de La Garenne-Colombes,également médecin
Publié 28/04/2021 dans Le Monde

Quel est le point commun entre le déclassement scientifique et industriel de la France, la déroute de l’administration dans la gestion de la crise sanitaire et l’appauvrissement du débat dans la sphère publique ? A des degrés différents, tous sont les conséquences de l’affaiblissement de l’enseignement et de la culture scientifiques dans notre société.

Un des effets les plus considérables de l’effondrement de la culture scientifique concerne l’élite gouvernante du pays, qu’il s’agisse des hauts fonctionnaires ou des hommes politiques, souvent les mêmes d’ailleurs. Les polytechniciens, seuls hauts fonctionnaires sensibilisés aux sciences et techniques, ont quasiment disparu des postes-clés de l’Etat au profit des énarques, dont la culture est naturellement administrative. Moins d’un quart des polytechniciens intègrent le service de l’Etat. Le pays ayant donc choisi (ou accepté) de ne plus exiger de ses grands serviteurs une culture scientifique, il ne faut pas s’étonner que ceux-ci n’en comprennent pas les grands enjeux.

Ainsi, même si les causes en sont évidemment complexes, comment ne pas s’interroger sur la relation entre cet affaiblissement de la culture scientifique des élites et notre impréparation face à la crise sanitaire ? Ou avec notre décrochage en matière d’innovation et de recherche ? Le triste sort réservé à [la biotech française] Valneva est malheureusement révélateur. Ni les ministères concernés ni l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), pourtant informés très tôt, n’ont pris au sérieux les résultats prometteurs du candidat vaccin de cette société nantaise, ne faisant que conditionner d’éventuelles aides à la constitution d’un énorme dossier administratif. Au même moment, les Britanniques et les Américains, agiles et baignés d’esprit scientifique, lui disaient banco. Résultat : l’usine se monte en Ecosse. À l’image de nos chercheurs qu’on laisse fuir à l’étranger et nourrir nos propres concurrents…

 La France ne doute jamais d’elle-même

Cette inculture scientifique des élites a des effets encore plus profonds dans la conduite des affaires de l’État. Prenons l’exemple de l’évaluation des politiques publiques. Alors que la France décroche dans tous les classements internationaux, on continue à scander, sans jamais argumenter, que nous avons « le meilleur système de santé », « le meilleur système éducatif », « la meilleure protection sociale », « les retraites les plus protégées »… Si nos élites avaient été formées à la démarche scientifique, elles analyseraient, compareraient et concluraient naturellement à la nécessité de nous inspirer d’expériences qui fonctionnent ailleurs. Ce que nous ne faisons quasiment jamais.

Pourquoi la France a-t-elle raté les deux grands virages scientifiques de l’épidémie que sont les vaccins à ARN messager et le séquençage ? Peut-être parce qu’elle est dépourvue de cette qualité éminemment scientifique qu’est le doute : l’absolue certitude que son industrie du vaccin était la meilleure l’a empêchée de réfléchir à d’autres voies. Aussi en 2017, alors que plusieurs pays s’associaient pour faire le pari de la nouvelle technique d’ARN messager, la France ne saisissait pas l’enjeu de rupture et s’excluait de la démarche. À cet instant précis, nous avons perdu le match des vaccins. La France ne voit pas loin parce que, au fond, elle ne doute jamais d’elle-même.

Mais la disparition des sciences dans l’espace public a des effets plus larges encore, qui irriguent toute la vie démocratique. Apprendre les sciences, c’est d’abord apprendre à penser. La science forme l’esprit critique. Mes hypothèses sont-elles bonnes ? Sont-elles les seules ? Quels arguments contraires ? Ai-je vraiment raison ? L’esprit scientifique progresse par interrogations, compare, doute, écoute avant de conclure. Il aide à penser contre son propre cerveau. Or comment ne pas être frappé par la concomitance de la disparition des sciences et de la dégradation du débat d’idées dans la sphère démocratique ?

Disparition de la dispute intellectuelle

La France était traditionnellement le pays de la conversation. On y était d’accord pour être en désaccord, on y doutait comme le scientifique face à l’expérience qui contredit ses hypothèses. Or, sur les réseaux sociaux ou les chaînes en continu, il est interdit de douter. On se claquemure dans ses certitudes, on ne parle qu’à son propre clan. La complexité devient une faiblesse dans les médias qui exigent brièveté et immédiateté. L’important n’est plus de convaincre ou de se laisser convaincre, mais de tuer l’adversaire. En cela, il y a un lien profond entre l’effondrement de l’enseignement des sciences et la disparition de la dispute intellectuelle, la violence des réseaux sociaux et la fragmentation de la société en tribus qui ne se parlent que pour s’excommunier. L’effacement des sciences est bien un désarmement intellectuel global.

Réinjecter de la science dans la sphère publique n‘est pas une affaire de moyens. C’est d’abord une affaire de contenu, et une ambition à assumer. À l’école, mieux former les enseignants, les ouvrir à des pédagogies de l’expérience, leur faire confiance, les laisser libres et les aider à échanger, stimuler la curiosité de l’enfant, lui apprendre à douter, accorder plus d’heures aux sciences. Côté administration, former nos futurs cadres aux enjeux scientifiques et favoriser les parcours issus du monde scientifique et technique. Dans la sphère publique et politique, assumer une parole capable de reconnaître erreurs et ignorances. En formant les futurs citoyens à la démarche scientifique, on réarme intellectuellement les Français face à la complexité du monde. La Révolution française avait débuté avec l’Encyclopédie.